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Bienvenue! >> Contes-clés >> Le Corbeau

 

1. Les Trois oisillons 2. La Vieille dans la forêt
3. Le Corbeau 4. Le Langage des animaux
5. Le Chat botté 6. L’Homme de fer
7. L’Oiseau d’or 8. Le Fiancé de la princesse

[ 1 ] Il était une fois une reine qui avait une enfant encore toute petite, un bébé qu’elle devait porter dans ses bras.

Un jour que la fillette était difficile et ne voulait pas se tenir tranquille, quoi que pût dire ou faire sa mère, la maman perdit patience et s’écria, en ouvrant la fenêtre sur un vol de corbeaux qui tournoyait autour du château : « Ah ! si tu étais un corbeau pour voler avec eux, j’aurais un peu la paix ! »

Aussitôt, l’enfant fut changée en corbeau et s’envola par la fenêtre hors de ses bras. Gagnant une sombre forêt dès ses premiers coups d’aile, elle y resta longtemps, longtemps, et jamais les parents n’eurent d’elle la moindre nouvelle.

 Par la suite, il y eut un homme qui vint dans cette sombre forêt en suivant un chemin, et voici qu’il entendit le corbeau qui appelait ; il écouta et suivit la direction de la voix, et quand il fut arrivé tout près, le corbeau lui parla :

— Je suis une princesse de naissance qui a été enchantée ; mais toi, tu peux me délivrer !

— Que faut-il que je fasse ? demanda l’homme.

— En continuant tout droit dans l’intérieur de la forêt, lui dit-elle, tu vas trouver une maison où habite une vieille femme qui t’offrira à boire et à manger ; tu ne dois rien accepter, sinon tu seras pris de sommeil et tu ne pourras pas me délivrer. Dans le jardin, derrière la maison, tu verras un gros tas d’écorces, sur lequel tu devras te tenir pour m’attendre, car je viendrai trois jours de suite en carrosse, à deux heures de l’après-midi : la première fois avec un attelage de quatre chevaux blancs, la deuxième fois avec quatre chevaux roux, et la troisième fois avec quatre chevaux noirs ; mais si tu es endormi, je ne serai pas délivrée.

 [ 2 ] L’homme promit de faire tout ce qu’il fallait, mais le corbeau lui dit qu’il savait par avance qu’il ne réussirait pas, parce qu’il accepterait quelque chose de la vieille femme. L’homme jura de nouveau qu’il ne prendrait rien de rien, et pas plus à manger qu’à boire.

 Lorsqu’il arriva à la maison, la vieille femme sortit à sa rencontre et l’accueillit :

— Entrez, entrez, mon brave homme ! Vous avez l’air épuisé. Entrez et réconfortez-vous ! Mangez et buvez à votre guise !

— Non merci, dit l’homme, je ne veux ni manger ni boire.

 Mais la vieille ne le laissa pas tranquille et ne cessa d’insister : « Si vous ne voulez rien manger, buvez au moins une gorgée : une gorgée, cela ne compte pas ! » Il finit par céder et but une petite gorgée dans le verre.

Vers deux heures de l’après-midi, il se rendit au jardin et monta sur le tas d’écorces pour y attendre le corbeau ; mais le sommeil lui alourdit les paupières et il se dit alors qu’il allait s’allonger un peu pour se reposer sans dormir. Oui, mais à peine était-il allongé qu’il cédait au sommeil, et il dormit si profondément que rien au monde n’eût pu le réveiller.

À deux heures, dans son carrosse attelé de quatre chevaux blancs, arriva le corbeau, qui était déjà tout triste et qui disait d’avance : « Je sais qu’il est endormi. » Il dormait, en effet, allongé sur le tas d’écorces, comme la princesse put le voir en arrivant dans le jardin. Elle descendit néanmoins de son carrosse, alla le secouer et l’appeler, mais en vain : il ne se réveilla point.

 Le lendemain à midi, la vieille femme lui servit à manger et à boire, et il ne voulut rien accepter. Mais elle ne le laissa pas tranquille avant qu’il eût, finalement, consenti à prendre une gorgée dans son verre.

Un peu avant deux heures, il s’en alla sur le tas d’écorces, dans le jardin, pour y attendre le corbeau ; mais il céda à une brusque fatigue qui ne lui permettait plus de se tenir debout : il n’y eut rien à faire, il dut s’allonger et aussitôt, il s’endormit d’un sommeil profond.

Dans son carrosse attelé de quatre chevaux roux, le corbeau approcha, tout triste d’avance et annonçant : « Je sais qu’il est endormi ». La princesse descendit néanmoins de son carrosse, alla le secouer et l’appeler, mais sans parvenir à le tirer de son profond sommeil.

 Le troisième jour, la vieille femme lui demanda s’il tenait à mourir de faim ou de soif, lui qui ne mangeait ni ne buvait rien.

— Je ne veux ni ne peux manger rien, ni rien boire ! déclara-t-il.

 Elle dressa cependant le couvert, lui remplit son assiette et lui servit un verre de bon vin. Il voulait toujours refuser, mais le vin avait un tel et si capiteux bouquet qu’il ne put résister à en boire une gorgée.

Le moment venu, quand il monta sur le tas d’écorces dans le jardin pour y attendre la princesse, il se sentit encore fatigué comme les deux autres fois et sombra dans un sommeil de plomb tout aussitôt.

Lorsque arriva le corbeau avec son attelage de quatre chevaux noirs, dans un carrosse noir avec un cocher noir, noire aussi était son humeur car il dit : « Je sais qu’il dort et ne peut pas me délivrer ! » La princesse eut beau l’appeler et le secouer de toutes ses forces il lui fut impossible de le réveiller.

 [ ] Alors elle déposa près de lui une miche de pain pour commencer, puis un quartier de viande, et enfin un flacon de vin ; tous trois inépuisables. Elle ôta une bague de son doigt et la glissa au sien, et dans la bague était gravé le nom de la princesse ; elle y ajouta enfin une lettre, où il était écrit qu’elle lui avait laissé le pain, la viande et le vin qui ne seraient jamais épuisés, puis encore ces quelques mots :

« Que tu ne puisses point me délivrer ici, je l’ai bien vu ; mais si tu veux quand même ma délivrance, viens alors au château d’or de Fluentmont, car la chose est en ton pouvoir et je le sais parfaitement ».

Le message et les trois choses soigneusement déposés près de la tête du dormeur, la princesse-corbeau regagna son carrosse et partit vers le château d’or de Fluentmont.

 [ 3 ] L’homme se rendit compte qu’il avait dormi quand il se réveilla, et il en fut consterné. « Elle est certainement venue, se dit-il, et je ne l’ai pas délivrée ! »

Il aperçut alors ce qu’il y avait à côté de lui et prit connaissance du contenu de la lettre, qui lui apprit ce qu’il était arrivé. Il avait donc vraiment échoué. Et soudain le drame de la princesse lui transperça le cœur.

 [ 4 ] Complètement bouleversé, il se leva et se mit en route aussitôt : il voulait se rendre au château d’or de Fluentmont, mais il ignorait où il se trouvait. Longtemps il marcha et courut le pays en tous sens, mais en vain.

 Un jour, il pénétra dans une forêt très épaisse et très sombre, qu’il voulut traverser ; mais quinze jours plus tard, il n’en était toujours pas sorti. Chaque soir, il se couchait, épuisé, dans un fourré, où il dormait toute la nuit. Puis le lendemain, il poursuivait sa route et marchait toute la journée.

Un soir, il s’allongea une fois de plus sur le sol, sous un fourré, pour y passer la nuit, mais ses propres gémissements et ses plaintes l’empêchèrent de trouver le sommeil. Il se releva, et comme c’était l’heure où les lumières s’allument, voici qu’il en vit une au loin qui brillait, et il se dirigea vers elle. Il arriva devant une maison qui paraissait minuscule à cause de la taille du géant qui se tenait devant. « Que faire, se demandait-il ? Si je m’avance et que le géant me voie, se dit-il, ma vie ne pèsera pas lourd ! Mais ai-je le choix, à tourner en rond comme je le fais. Qui sait ce que je pourrai découvrir de neuf ici ! »

 [ 5 ] Il finit par tenter l’aventure et s’avança vers la maison. Le géant le vit.

— Tu as bien fait de venir, lui dit-il. Il y a un bon moment que je n’ai rien mangé et je vais tout de suite te croquer pour mon dîner.

— Ne sois pas si pressé, lui répondit l’homme, je ne me laisse pas dévorer si facilement !

 [ 6 ] Si tu as tellement faim, j’ai ici de quoi te rassasier autant qu’il te plaira.

— Vraiment ? s’étonna le géant. Dans ce cas, tu peux être tranquille : je ne voulais te dévorer qu’à défaut d’autre chose à manger.

 Ils passèrent tous les deux à table et l’homme sortit son pain, sa viande et son vin inépuisables. « C’est tout ce qu’il me faut et cela me plaît bien ! » déclara le géant, qui se mit à manger et ne s’arrêta que lorsqu’il ne put plus rien avaler, le ventre plein et le cœur content.

— Peux-tu m’apprendre où se trouve le château d’or de Fluentmont ? demanda l’homme.

— Je vais regarder sur ma carte, dit le géant. On y trouve toutes les villes, les bourgs et les bourgades, et même les maisons isolées.

Il déplia sa carte, qu’il gardait dans une petite chambre, et se mit à y chercher le château, mais il n’y figurait pas.

— Cela ne fait rien, dit-il, j’ai de plus grandes cartes là-haut, dans une armoire ; nous allons chercher sur celles-là.

 Mais le château ne s’y trouvait pas non plus. L’homme songea alors à repartir ; mais le géant le pria de rester quelques jours encore pour attendre le retour de son frère, qui était allé faire des provisions et rentrerait d’un moment à l’autre.

Le frère revint et ils lui demandèrent, dès qu’il fut là, s’il connaissait le château d’or de Fluentmont.

— Quand j’aurai déjeuné et me sentirai bien, répondit l’arrivant, je chercherai sur ma carte.

 Il mangea donc, puis il monta avec eux dans sa chambre et consulta longuement et soigneusement une carte qu’il avait là, mais en vain : le château n’y figurait pas.

Il s’en alla chercher d’autres vieilles cartes qu’il avait encore, et ils se penchèrent dessus, ne se relevant que lorsqu’ils eurent finalement trouvé le château d’or de Fluentmont sur l’une d’elles. Seulement voilà : il se trouvait à des milliers de lieues de distance !

— Comment vais-je parvenir jusque-là ? soupira l’homme tout déçu.

— J’ai deux heures de temps devant moi, lui dit l’un des géants, alors je vais aller te mettre dans les environs, mais après il faut que je revienne à la maison pour donner la tétée à l’enfant que nous avons.

 Et il déposa l’homme à quelque cent lieues du château, en lui disant : « Le reste du chemin, tu pourras bien le faire tout seul ». Puis il s’en retourna. L’homme continua et marcha nuit et jour jusqu’à ce qu’il fût devant le château d’or de Fluentmont.

 [ 7 ] Mais le château était perché tout en haut d’une abrupte montagne de cristal, et comme il le regardait d’en bas, il vit tout là-haut le carrosse de la princesse enchantée qui en faisait le tour et puis entrait. Tout heureux, il voulut aussitôt grimper là-haut et entreprit une ascension qui se révéla impossible : le peu qu’il réussissait à monter, il glissait aussitôt sur le cristal et retombait toujours d’où il était parti. Il eut beau recommencer et recommencer encore : c’était toujours la même chose !

 [ 8 ] Accablé devant l’évidence et comprenant qu’il n’y arriverait jamais, il en fut tout désolé. Si près du but, que faire ?

 [ 9 ] Mais il ne voulut pas renoncer. “Je resterai ici en bas, se dit-il, et je l’attendrai !” Il se fabriqua une hutte de branchages, qu’il habita durant toute une année, apercevant chaque jour, là-haut, la princesse qui passait avec son carrosse, sans qu’il pût parvenir jusqu’à elle.

 [ 10 ] De sa hutte, un jour, il vit trois brigands qui se battaient non loin et il cria dans leur direction, mais sans sortir : “Que Dieu vous aide !” Ils s’arrêtèrent net en entendant cette voix, puis recommencèrent de plus belle en ne voyant personne.

— Que Dieu vous aide ! cria-t-il une nouvelle fois.

Le pugilat cessa encore et les trois brigands regardèrent partout autour d’eux, mais, ne voyant personne, recommencèrent leur combat.

— Que Dieu vous aide ! leur cria-t-il une troisième fois.

Bien qu’il répugnât tant à se mêler à ces sauvages, il se dit qu’il devrait aller voir ce qu’ils avaient à se battre ainsi, et il sortit de sa hutte, alla jusqu’à eux et leur demanda pour quelle raison ils se cognaient dessus avec un tel acharnement.

 [ 11 ] Le premier lui dit qu’il avait trouvé un bâton, et si l’on en donnait un coup contre une porte, elle s’ouvrait aussitôt ; le second dit qu’il avait un manteau, et si on le mettait on était invisible ; le troisième dit qu’il avait attrapé un cheval, et celui qui l’enfourchait pouvait aller où bon lui semblait, fût-ce même au sommet de la montagne de cristal.

À présent ils se querellaient, parce qu’ils n’arrivaient pas à savoir s’ils devaient rester ensemble en partageant les trois choses, ou se séparer en gardant chacun la sienne.

— C’est facile, leur dit-il. Moi, vos trois choses, je vous les achète, non pas avec de l’argent puisque je n’en ai pas, mais ce que je vous offre en échange vaut beaucoup plus ! Seulement, il faut d’abord que je les essaie toutes les trois pour voir si vous avez bien dit la vérité.

 Ils le firent monter sur le cheval, lui donnèrent le manteau, dont il s’enveloppa, et lui tendirent le bâton. Et maintenant qu’il était en possession de tout, ils ne pouvaient plus le voir. Il commença par leur administrer une sérieuse dégelée à tous les trois, puis leur cria :

— Êtes-vous contents et en avez-vous assez, bande de vauriens ? Vous n’avez que votre dû !

 

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